“Le Premier Homme” ou l’ultime tentative de réconciliation d’Albert Camus
©Pascal-Gely
Au Théâtre de la Reine Blanche, et très bientôt à Avignon, Elisabeth et Jean-Philippe Bouchaud signent l’adaptation du dernier roman autobiographique d’Albert Camus, retrouvé inachevé dans le coffre de la voiture lors de son accident mortel en 1960. Félicien Juttner, Emmanuel Dechartre, Elisabeth Bouchaud et Jean Alibert, mis en scène par Benoit Giros, sont magnifiques dans ce bouleversant moment de vie et d’Histoire.
Un voyage vers les origines
Le Premier Homme commence avec la naissance d’Albert Camus pour se poursuivre sur la tombe de son père, mort au combat en 1914, à l’âge de 27 ans. Entre les deux, Albert Camus, qui vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature en 1957, part à la recherche de son père, qu’il n’a pas connu, ainsi que sur les traces de son enfance, de ses apprentissages et de ses rencontres, dans un livre d’une puissance saisissante où le fils prodige tente de retrouver une part de lui-même dans ses origines. Au cimetière de Saint-Brieuc, dans le carré du Souvenir Français, où les soldats tués de la Guerre de 14-18 reposent, sa mère Catherine, qui vivait en Algérie, n’est jamais venue. « Fais le pour moi » lui aurait-elle dit, alors qu’elle était à moitié sourde et analphabète. C’est à Saint-Brieuc aussi qu’il rend visite à son maître, l’instituteur Monsieur Germain, homme admirable, qui a cru en lui en incitant sa famille à le laisser poursuivre sa scolarité, alors que rien, ni la pauvreté familiale, ni la misère sociale, ne l’encourageait à faire des études supérieures.

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Guerre d’Algérie
Sur scène, une simple tombe devant un pan de mur blanc, comme sculpté à la chaux, qui fait office d’écran pour diffuser des vidéos historiques : celle de l’accident de Camus avec son éditeur Gallimard le 4 janvier 1960, celle de l’enterrement, des images violentes de la guerre et des manifestations qui font rage en Algérie, avant la signature des accords d’Evian, le 18 mars 1962, qui font cesser les combats. La belle scénographie minérale de Luca Antonucci se fait aussi manuscrit, parchemin parcouru de phrases, se parant de lumières bleutées ou orangées, dans un éventail raffiné d’ambiances méditerranéennes signées Philippe Sazerat. C’est Emmanuel Dechartre, comédien magistral, qui incarne l’instituteur, le guide, père spirituel de Camus. C’est lui qui accueille l’écrivain à Saint-Brieuc, au cimetière, dans la très astucieuse et fine adaptation d’Elisabeth et de Jean-Philippe Bouchaud. Monsieur Veillard, un vieux colon algérien, voisin de la famille Camus à Mondovi, est aussi présent. Jean Alibert, présence magnétique et carrure de rugbyman, campe ce personnage fort en gueule, nostalgique de l’Algérie Française mais qui finira à Marseille, par se ranger du côté de la réconciliation camusienne.
Une leçon d’humanisme
Tout dans ce spectacle célèbre l’humanisme, le dialogue et la tolérance. Camus en premier, qu’incarne l’élégant et sensible Felicien Juttner, costume sombre et imperméable iconique des années 1950. Jeune homme plein d’idéaux, écrivain brillant et célèbre, résistant, combattant pour la réconciliation des peuples, ennemi, comme son père, de toute forme de radicalisme et de violence, l’acteur se fond dans ce costume prodigieux d’un héros de la vie et de la fraternité, qui n’a cessé de batailler et de résister contre toutes les formes de fanatisme. Ennemi de Sartre qui lui reproche son manque d’engagement auprès des Communistes, il appelle à la trêve en Algérie en janvier 1956 en souhaitant « que les hommes s’empêchent, qu’ils apprennent à vivre ensemble, dignes et égaux sur cette terre de lumière ; que la raison l’emporte sur la folie. »

©Pascal-Gely
Mère éternelle
Dans le rôle de Catherine, la mère de Camus, une femme modeste et illettrée, à moitié sourde, Elisabeth Bouchaud est tout simplement poignante de sensibilité et de gravité. En blouse simple, le visage rayonnant de bonté, elle tisse avec son fils le fil d’une émotion renversante, avec quelques mots prononcés, des hésitations, une lucidité de vieille femme qui connaît tout de la vie. Les scènes entre la mère et le fils sont à cet égard puissantes et déchirantes, tant elles expriment en peu de phrases, en quelques regards, l’essentiel d’une relation entre une mère et son enfant. Il faut dire que la mise en scène de Benoît Giros, épurée et délicate, se donne pour but de servir le texte avec une belle fluidité, sans jamais alourdir ou dramatiser le propos. Comme si l’histoire de ce Premier Homme était l’histoire de tous les hommes, dans une quête perpétuelle de leur identité et de leurs origines. Voyages infinis, par delà les frontières du coeur et de l’esprit, qui nous traversent longtemps !
Hélène Kuttner
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